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Il était une fois ...un petit moulin (Ayguatébia-Talau, Pyrénées-Orientales)

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Inauguation du “ Moli del Xic ”. Photo de l’Association Garrotxes Conflent

Ayguatébia-Talau est une des quatre petites communes des Pyrénées-Orientales, dans la vallée des Garrotxes, proche des grandes stations touristiques des Angles et de Font Romeu.

Si aujourd’hui, la vallée ne compte pas cent habitants en hiver, elle est riche d’un patrimoine architectural (habitations typiques de pierre et lloses), religieux et surtout hydraulique. Le seul village d’Ayguatébia possédait entre 1826 et 1910, six moulins à grains, deux scieries, un foulon. Ponts, lavoirs, abreuvoirs et fontaines sont encore bien présents dans les villages.

L’exode rural a ruiné l’économie traditionnelle. Les moulins ont été abandonnés, nombreux ont été démolis par les propriétaires (pour ne plus être imposés).

Le plus petit, le plus original, c’était le moulin drapier. Personne ne l’a jamais vu fonctionner ; mais chacun garde précieusement dans les armoires des draps, des couvertures, des nappes foulées « al Moli del Xic » (prononcer : del chic).

Il vous raconte l’histoire de sa renaissance. J’étais un petit moulin… au fond d’une vallée… j’avais bien travaillé.

Puis de nombreux habitants étaient partis, le temps avait eu raison de moi. Seul, le petit canal qui dévale rapidement la pente à travers le village d’Ayguatébia me tenait compagnie. Depuis plus de cent ans, on m’avait oublié. En 2001, quelques amis de l’Association Garrotxes Confl ent sont venus rôder sur le chemin de « les Basses ». Je les ai entendus parler de réhabilitation.
Moi... « el Moli del Xic », démoli en 1902 !
C’était un peu fou !

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Le moulin avant sa rehabilitation. Photo de l’Association Garrotxes Conflent.

Que savaient-ils de moi ? Même les plus anciens ne m’avaient jamais vu fonctionner ! Alors, pour eux, comme pour moi, commençait la Grande Aventure !
Devant l’enthousiasme des membres de l’association, mes derniers propriétaires cédaient leurs droits sur les ruines et le terrain.
Restaurer, c’est déjà débroussailler à la recherche d’indices, de vestiges. Mais, à l’exception d’un muret et d’un joli tas de cailloux… Rien.
Les amateurs historiens entreprenaient leurs recherches. Au village, les matrices cadastrales leur donnaient le nom des différents propriétaires du siècle dernier.
Et surprise : aux Archives Départementales des Pyrénées Orientales, voici les premiers écrits : 1660, 1666 : « un moli draper à Ayguatébia » vendu à Thomas Tronyo. Puis encore, en 1779, Jean Tronyo achète des planches pour le consolider.
Ils avaient retrouvé la grande famille des foulonniers-tisserands.
Aux archives, ils retrouvaient aussi : plans, dessins, calcul des différentes pièces du foulon.
Mais ces amateurs voulaient voir un foulon fonctionner. Alors, certains sont allés très loin : à Cugan, en Vendée, à Fiscal, en Aragon, aux Iles Baléares.
On pouvait se mettre au travail.
Par un matin frileux du mois de novembre, j’ai vu arriver deux jeunes étudiants et leur professeur. Ils avaient toutes sortes d’instruments bizarres.

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Le ruisseau qui alimente le moulin. Photo de l’Association Garrotxes Conflent

Courageusement, ils ont trempé leurs pieds dans les eaux froides du canal et ont pris mille mesures.

C’étaient des étudiants de l’Institut Universitaire de Technologie de Perpignan qui m’avaient choisi comme sujet d’étude ! Ils ont tout calculé : le débit de l’eau, les différentes pièces du mécanisme, le poids des marteaux. Ils ont réalisé une maquette au 1/10ème, exposée en fi n d’année. La roue tournait, les marteaux battaient : un merveilleux jouet !
Et les fi nancements, me direz-vous ? Çà, c’est une autre histoire ! Mes amis avaient quelques provisions. L’association organisait animations, repas, sorties ; mais c’était très insuffi sant.
Alors, ce fut la course aux subventions, aux artisans bénévoles, au volontariat.

Le Conseil Général des Pyrénées-Orientales a répondu présent, la commune a fourni le bois, le Parc Naturel Régional des Pyrénées Catalanes l’a transformé en charpente et bardage.
Dans le secret d’une grande menuiserie, on rabotait, on assemblait, on ajustait, on construisait le mécanisme du foulon grâce à nos adhérents - artisans à la retraite.
Au lycée professionnel Charles Blanc, les lycéens fabriquaient les godets de la roue.

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Etudiants et maquette. Photo de l’Association Garrotxes Conflent

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Maquette. Photo de l’Association Garrotxes Conflent.

Au printemps 2007, est arrivée sur le chantier toute une équipe de jeunes avec pelles, brouettes, sable, béton… : c’était le chantier - école « El Mener ».
Ce jour-là, j’ai senti qu’on allait démarrer. Ils étaient si sympathiques, ces maçons, sérieux, mais pas la grosse tête ; intéressés aussi : « un moulin foulon... curieux » !

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Tailleur de pierre. Photo de l’Association Garrotxes Conflent

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Récupération de lloses. Photo de l’Association Garrotxes Conflent

L’association, elle, se chargeait de la récupération des matériaux d’origine : granit, schiste : comme autrefois. Et, petit à petit, on a vu sortir de terre, un foulon fl ambant neuf qui a belle allure.
Je n’étais pas peu fi er ce 19 mai 2011, quand, tout enrubanné aux couleurs catalanes, j’ai ouvert mes portes à tous ces curieux qui disaient : « un moulin foulon, je ne savais pas ce que c’était, je n’en avais jamais vu » !

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Bâtiment. Photo de l’Association Garrotxes Conflent

Oh ! Je ne foulerai plus les mètres et les mètres de toile tissée au village, mais je serai le témoin d’un passé fl orissant, quand tisserands, bergers, agriculteurs, forgerons vivaient dans la vallée. C’est à eux que l’on pensera lorsque la roue reprendra sa chanson : « Là-haut sur la montagne, est un nouveau moulin » !

Article paru dans le Monde des Moulins - N°40 - avril 2012

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