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Le moulin de Bertaud, témoin d’un passé disparu

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Le moulin Bertaud le 13 avril 2012- Photo M. Lajoie-Mazenc

Les vieux moulins du passé ont cessé de moudre le blé de nos terres. On n’entend plus le tic-tac et on ne voit plus leurs grandes ailes blanches virer au souffl e de la brise. Dans le pays de Bain, existaient sept moulins à vent.

Le moulin situé sur la butte de Bertaud, à l’est de Bain-de-Bretagne, non loin du calvaire et de la croix médiévale du cimetière, domine la ville de Bain-de-Bretagne. A. Orain y met en scène un ancien meunier, dont le fantôme vient réclamer un pèlerinage promis à Sainte- Anne d’Auray et non accompli. Visible de la voie publique ainsi que des routes de Lalleu, Janzé, Poligné et Pancé, ce moulin à vent du type « petit pied » a été construit au XVIIIème siècle par la Seigneurie de Bain. Il fi gure sur la carte de Cassini. Rehaussé au XIXème siècle pour être équipé du système Berton, il cessa de fonctionner vers 1890.
À l’architecture bien particulière, il était appelé à disparaître du paysage, tant au fi l des ans, mais aussi au fi l du temps, son état se dégradait. Durant les années 1940, il fut mitraillé par les aviateurs anglais qui prirent les vieilles poutres et chevrons dressés vers le ciel pour des canons de la DCA allemande. Ce moulin était amené à disparaître lorsque Jean-Pierre Leroux et son épouse se sont portés acquéreurs en 2000. Il ne restait qu’une tour éventrée, avec un quart des maçonneries écroulées. Madame Colin, ancienne propriétaire, refusait de le vendre à des promoteurs immobiliers, fi dèle à la parole donnée à ses aïeux : « Il ne deviendra pas un logement ». Elle fut séduite par Jean-Pierre Leroux, qui lui promit de le conserver afi n de le restaurer et d’y moudre à nouveau du blé.
L’accord fut conclu et aujourd’hui, Jean-Pierre vit son rêve d’enfance : « redonner vie à ce moulin » qui, vers 1870, vit partir son dernier meunier, Jean-Baptiste Rialland, époux de Marie-Jeanne Gaigeard, résidant à Gravot. Avant d’appartenir à la famille Colin, ce bien devint la propriété d’un tanneur, M. Tessier, originaire de Saint-Méen-le-Grand. Dans les années 1970, le remembrement faillit être fatal à la survie du moulin. Il aura fallu toute la ténacité de Joseph Colin fi ls pour le conserver, et ce, pour le plus grand bonheur de Jean-Pierre.
Tout en contant les histoires du chat et de l’âne du meunier, ou encore du curé et du meunier, le nouveau propriétaire, tout en choisissant les pierres qui redonneront vie au moulin, explique : « Ce moulin fait partie de notre patrimoine et symbolise l’autonomie d’un monde rural qui vivait de ses terres, de ses constructions… de ses passions. Symbole des années de disette mais aussi des années prospères, le moulin reste synonyme d’une vie simple mais heureuse ».
Une passion d’enfant pour Jean-Pierre Leroux, agriculteur exploitant une ferme céréalière de 80 ha qui produit du froment, du blé noir et du seigle en agriculture biologique. Il fut un temps employé par une entreprise de matériel agricole. Il est intarissable sur le chapitre des moulins.
« J’ai été ému par ce personnage de Maître Cornille qui luttait contre la nouvelle génération des minotiers et qui faisait tourner son moulin à vide parce que plus personne ne lui amenait de blé ».
Lui croit à la fi liation, à la transmission entre les générations. Quand il rachète le moulin en 2000, ce n’est pas pour en faire une habitation, mais bien pour lui redonner son usage professionnel. « On m’a pris pour un fou. Le moulin était à l’agonie. C’était une ruine, vide et sans toiture ! »
Jean-Pierre s’attaque à partir de 2001 à la réparation de la tour, qui menace de s’effondrer. Armé de courage et de bonne volonté, il réalise les premiers travaux urgents de protection et consolidation.
Il doit sa passion des moulins à la lecture des « Lettres de mon moulin » d’Alphonse Daudet, qui l’a poussé non seulement à remonter des pierres, à restaurer une machinerie, mais aussi à compulser les archives afi n de percer les mystères qui enveloppent le site de Bertaud. En se laissant bercer par les légendes d’A.Orain, il entend déjà le tic-tac de la machine, le grincement du bois, le siffl ement des ailes et, pour ce faire, il sollicite toutes les bonnes volontés, envisage de créer une association et monter des dossiers de demande de subventions.

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Le rouet et le mécanisme Berton. Photo M. Lajoie-Mazenc

Une association est constituée en 2002, avec Paul Chambragne comme Président. Son objet est : la protection, conservation et valorisation du patrimoine, la mise en valeur du moulin au moyen de toutes opérations ayant un but touristique, éducatif et pédagogique. Son objectif : outre la restauration du moulin, sont envisagés une structure d’accueil du public et un espace d’animations thématiques et d’expositions historiques, dans le but d’organiser des visites, des manifestations culturelles. Sont sollicitées toutes personnes désireuses de nous rejoindre afi n de contribuer à l’avenir de cet ouvrage muni d’un riche passé.
En 2004, après une période en sommeil et les habituels imbroglios politico-administratifs inhérents à tout projet de ce genre, M. Leroux, soutenu par quelques membres de l’association et sympathisants, décide de réaliser son projet. Il obtient les fonds nécessaires auprès de sa banque. Il entreprend les reprises de maçonnerie le week-end, aidé parfois par quelques bénévoles. En juin 2007, l’entreprise Croix (charpentier amoulageur de la Cornuaille en Maine-et-Loire) est sollicitée pour réaliser les travaux, et les plans du moulin sont relevés. Après la construction en atelier, de décembre 2007 à janvier 2008, c’est l’assemblage au sol de toute la structure de la charpente, y compris la couverture. Le 24 janvier, grâce à une imposante grue, l’ensemble, d’un poids de treize tonnes, est hissé et il est procédé à la mise en place de la coiffe, des ailes et à l’installation du mécanisme. Le tout s’est déroulé devant de nombreux spectateurs, impressionnés et émus. Des musiciens, chanteurs et danseurs se sont spontanément produits. Jean-Pierre : « C’est une émotion rare et aussi forte qu’une naissance ou un décès ». La première mouture est produite en mars et l’ouverture au public à l’occasion de la Journée du Patrimoine de Pays et des Moulins du mois de juin 2008 où neuf cents visiteurs ont été accueillis.

Le moulin de Bertaud est du type « petitpied » dont la base est plus étroite que l’élévation de la tour, construite en bel appareillage de pierre du pays. Il aurait été construit au XVIIIème siècle par la seigneurie de Bain-de- Bretagne. Sa hauteur à l’origine était de six à sept mètres, il était équipé d’ailes en toiles qui passaient au ras du sol, d’où la nécessité des deux portes opposées, quand le vent était orienté face à l’une d’elles. Son diamètre extérieur est de 5,50 m. En 1840, il fut surélevé (9 m à l’arase des murs et 12 m à la girouette) pour une meilleure prise au vent et équipé du nouveau système Berton. Ce nouveau procédé ne faisait plus appel aux voiles, mais à des lames de bois articulées et commandées de l’intérieur. La charpente est assemblée sur un châssis mobile qui tourne, grâce à des galets d’acier, sur une piste en fer fi xée sur le sommet du mur et qui porte l’arbre moteur à l’extrémité duquel sont fi xées les ailes et à l’arrière, le guivre, qui permet d’orienter les ailes au vent. Le toit est conique et couvert en bardeaux de châtaignier fendu, fi xés sur trois lits croisés de voliges en peuplier de faible épaisseur.

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La girouette - Photo M. Lajoie-Mazenc

Il possède quatre niveaux. Les céréales sont stockées à l’étage supérieur, d’où le meunier agit sur le différentiel du système Berton pour ouvrir les ailes, qui, déployées, font 44 m² de surface. La rotation maximale doit être de 12 à 13 tours-minute. Au deuxième étage, les meules, en silex enrobé de calcaire, de 1,70 m de diamètre, d’un poids de 1300 kg chacune, dont la rotation est de sept à huit fois celle des ailes (80 à 90 tr/mn). Elles sont recouvertes d’une archure avec son chevalet, sa trémie, son auget. Au premier étage, la bluterie avec son tamis qui permet de séparer la farine, les gruaux, les semoules et le son, le mécanisme pour le réglage des meules, et le régulateur centrifuge à boules. Au rez-de-chaussée, le poste d’ensachage a été carrelé par mesure d’hygiène.
Beaucoup de moulins à vent, de part et d’autre de la France, peuvent écraser du grain et même faire de la farine. Très peu sont productifs au sens propre du terme. Jean-Pierre Leroux a toujours eu l’idée de faire du moulin de Bertaud un moulin « professionnel ».
Il a réalisé son projet. Devant les ailes déployées du moulin restauré, ses yeux brillent d’une fi erté toute légitime. Le rêve du gamin de classe de cinquième, émerveillé par les « Lettres de mon moulin » que son professeur de français lui avait fait lire, a pris corps. Pour devenir meunier, il a abandonné son emploi dans le matériel agricole. À partir de la production de sa ferme, il produit à la meule et commercialise environ 2000 kg de farine par mois : farines de froment, de sarrasin et de seigle, ainsi que leurs produits dérivés du son, et des coques de sarrasin utilisées pour le paillage. C’est une belle histoire que celle de ce moulin accroché à la colline de Bertaud dominant la ville de Bain-de-Bretagne et sa campagne paisible.

Jean-Pierre Leroux s’exerce à moudre pour les amis, en mai 2008, et la production s’installe à partir de septembre 2009. Particuliers, boulangers, crêpiers commencent à l’appeler. Une centaine de quintaux de blé sont écrasés par an et 150 quintaux de sarrasin ; les céréales proviennent de son exploitation de 80 hectares. Un circuit court.

L’Association du Moulin de Bertaud organise des visites commentées et animées, le weekend, et tous les jours pour des groupes et les scolaires. Ouvert au public toute la journée, à l’occasion de la Journée des Moulins et du Patrimoine Meulier d’Europe, le troisième dimanche de mai avec diverses manifestations et animations, à l’occasion de la Journée du Patrimoine de Pays et des Moulins du mois de juin, ainsi que pour les Journées du Patrimoine du mois de septembre.
Le moulin s’ouvre donc de plus en plus aux visites. Et ce n’est pas fi ni ! Il a bien d’autres projets.

Le Moulin de Bertaud, à Bain-de-Bretagne, est l’un des deux lauréats nationaux du concours « Nos Moulins ont de l’avenir », organisé par la Fondation du Patrimoine, en partenariat avec la Fédération Des Moulins de France (FDMF) et la Fédération Française des Associations de Sauvegarde des Moulins (FFAM). Ce concours vise à récompenser des actions entreprises en faveur de la sauvegarde de moulins traditionnels. Ce prix décerné va permettre de créer une structure d’accueil au public, avec un espace d’animations pédagogiques et d’expositions, et de construire un four à pain avec son fournil.
Son prix, Jean-Pierre ne le reçoit pas pour lui. « On est très honoré, dit-il modestement. C’est la reconnaissance du travail fait. Mais on va le chercher aussi au nom des générations passées, qui ont conçu ce type de mécanique. On a les honneurs mais on n’a rien inventé. C’est aussi pour cultiver le rêve des gamins, quel qu’il soit d’ailleurs ». Sa conclusion : « le passé a de l’avenir ».

Paul Chambragne - Article paru dans le Monde des Moulins - N°42 - octobre 2012

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