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Le mot et la machine éolienne

Les éoliennes : la terminologie concernant ces formes nouvelles d’utilisation de l’énergie du vent apparues au XIXe et XXe siècles a longtemps été imprécise. Les inventeurs de nouvelles machines proposaient de nouveaux mots pour les désigner : ce que l’on appelle maintenant couramment une éolienne a surtout été un moulin à vent perfectionné, mais aussi un cabestan éolien (1839), moteur à vent, tournavent (1851), gyrateur ventomni (1832), une noria à vent, scie à vent, roue à vent, pompe à vent (1858), vela-noria, un moulin à voiles, moulin à vent aérifère, moulin apanémo-diorthique, moulin hélice, anémotrope (1856), une machine éolienne hydraulique (1868), etc. Il y a eu aussi pour baptiser certaines machines à axe vertical, turbine atmosphérique ou turbine à vent, ces machines-là pouvant être des « panémones », voire des « pananémones ». La plupart de ces appellations ont été relevées dans les archives de l’Institut National de la Propriété Industrielle.

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La « fontaine éolienne » de Barrau, 1816

L’adjectif « éolienne » appliqué à un moteur utilisant le vent naturel est employé dès 1816 par Pierre-Bernard Barrau (1767-1843) (Manuel du propriétaire de toutes les classes ou Traité des fléaux ou cas fortuits, Paris, 1816, 607 p), concepteur vers 1810 d’une sorte de petit moulin à vent, orienté par un gouvernail, qui pompait l’eau d’un puits pour sa propriété de Tournefeuille, un village près de Toulouse. C’était une sorte de Weidemolen occitan. Un autre exemplaire fut construit par Barrau dans cette région, pour la propriété de Raymond Lanneluc, adjoint au maire de Toulouse, sans doute à Frouzins, près de Muret.
Pierre-Bernard Barrau fit de gros efforts pour faire connaître ses différentes inventions, cette « fontaine éolienne » donc, un semoir breveté en 1833,... et surtout un système d’assurances terrestres, de mutualisation des risques agricoles, grêle, maladies du bétail, incendies, système qui était la vraie grande affaire de Barrau. Le terme qu’il invente fut peu employé dans la période suivante. C’est cependant, en 1816, le début d’une histoire lexicale, avec l’utilisation du terme « éolienne » pour qualifier les nouveaux moulins à vent, et avec le genre féminin de la fontaine originelle.

L’adjectif masculin apparaît en 1839, avec l’invention du cabestan éolien par Auguste Roblin, capitaine de marine et éleveur d’huîtres à Courseulles (Calvados). Ce « Système Roblin » est décrit comme une sorte de moteur universel à axe vertical, utilisant le vent qui se trouve être moins coûteux que le charbon des machines à vapeur. Il est suivi en 1846 par le moteur éolique, déposé par Jean-Marie Letestu, mécanicien à Paris et inventeur prolifique. Le genre féminin revient avec la « turbine éolienne » de MM. Lesage et Petigars, associés en 1851 pour déposer le brevet d’invention d’une sorte de moulin à vent d’un nouveau genre, inspiré des nouvelles turbines hydrauliques. « Turbine »  est par contre inventé par l’ingénieur Burdin, dans un mémoire de 1824 pour l’Académie des Sciences, du latin turbo, « qui est rond, qui tourne ».

Comme beaucoup de termes scientifiques ou techniques, le mot « éolienne » est créé en français à partir de la langue grecque. Plutôt que le mot désignant l’air (aeros), ou le vent (anemos), ou encore le souffle (pneuma), c’est le nom du dieu grec des vents, Éole, connu depuis Homère, qui a été préféré.
En fait, le terme « éolienne » est couramment employé dès la Renaissance dans la littérature française, dans le domaine de l’histoire de la Grèce Ancienne. Il s’agissait de désigner le peuple éolien, parlant la langue éolienne, habitant l’Éolide, région d’Asie Mineure, du côté de Smyrne, distincte des Îles Éoliennes ou Lipari actuelles, au nord de la Sicile, paraît-il habitées par Éole lui-même. Le nom de ce dieu faisait partie du vocabulaire classique des lettrés et savants, voisinant avec ceux d’Ulysse, Pandore, Tantale, Écho, Sisyphe, etc. Il était employé dans le langage poétique et allégorique, rappelant un épisode de l’Odyssée d’Ulysse confronté au « courroux » et aux « caprices d’Éole ». Ces expressions ampoulées permettent encore, de nos jours, lors de tout débat sur les éoliennes, de rappeler le nom du dieu antique, sa générosité et ses colères. On a aussi utilisé son nom pour baptiser diverses machines plus ou moins performantes, des bateaux, des aéroplanes, dont le premier, celui de Clément Ader (1890), inventeur, lui-même propriétaire d’une éolienne dans sa propriété près de Muret (Haute-Garonne), ainsi qu’un train de la banlieue parisienne.

L’usage de la déclinaison fut renouvelé pour désigner divers objets et machines : le terme est utilisé pour qualifier un instrument de musique, la harpe éolienne, dont l’invention est attribuée au Père Athanasius Kircher (1601-1680), savant et jésuite allemand, encyclopédiste et expérimentateur. C’est une sorte de boîte portant une série de cordes tendues qui, exposée aux vents, produit d’elle-même des sons. Le Père Kircher, auteur d’une somme sur la musique et l’acoustique (Musurgia Universalis, Rome, 1650, environ 1200 p.), qui s’intéressait à toutes sortes de sujets, était fasciné par les instruments de musique, notamment par les instruments automatiques. Pour désigner la harpe éolienne utilisée pour ses expériences acoustiques, il employait l’expression en latin, « aeolia camera », soit à peu près la « chambre des vents », à rapprocher de la « chambre noire » ou « camera obscura », utilisée pour les expériences d’optique. Dans le même ouvrage de 1650, il présente l’idée d’une « machine éolienne » (aeolia machina), pour faire mouvoir automatiquement par le vent une sorte de carillon d’église. Cette Aeolia Machina est le grand ancêtre de la « fontaine éolienne » de Barrau.
En 1760, un auteur anonyme dissertant sur « l’usage que l’on peut faire du vent, pour mouvoir différentes machines utiles aux Arts et à l’Agriculture », propose une nouvelle expression : « machine à vent » (Journal Oeconomique, Paris, mai 1760, p.199-202). En principe, le terme englobant « machine » est préférable à « moulin », puisqu’il ne s’agit pas seulement de meule et de mouture des grains, moulin et meule ayant la même étymologie. L’expression « machine à vent » fut peu utilisée, encore en 1770 (M. de Lalande, « Lettre sur l’agriculture de la Bretagne », Journal des Sçavans, mars 1770, p.162-165, « Machine à vent ou à eau » p.165), mais son insuccès est peut-être dû à un risque de confusion, car les techniciens l’employaient plutôt pour les machines qui produisent du vent, par exemple pour la ventilation des mines ou des feux de forges.
Ces questions techniques n’étaient pas le souci des écrivains romantiques, à qui les harpes éoliennes plaisaient beaucoup, avec leurs sons naturels, plaintifs et mystérieux portant à la mélancolie et au mysticisme. (Nicolas Pérot, Discours sur la musique à l’époque de Chateaubriand, PUF, 2000, p.270-278)

À la même époque d’innovation lexicale et technique, autour de 1800, un horloger de renom, Charles-Basile Le Roy, donna le nom d’éolienne à une pendule se remontant à l’aide de la force du vent, avec une tige de fer la reliant à une « girouette » en hauteur (1823). Cette pendule dite aussi « atmosphérique »
aurait été vendue à quelques aristocrates. Un autre inventeur, Pierre-Charles Hacquet, a donné le nom d’éolienne à une voiture à voiles, donc mue par le vent, véhicule qui fut expérimenté en public à Paris, en 1834, au cours d’un circuit entre le Champ de Mars et la Concorde. Plusieurs inventions similaires de pendules à vent et de voitures à voile ont été présentées au XVIIIe siècle, mais avec d’autres appellations.
La « pendule atmosphérique » et la « voiture à voile » ne furent pas des succès commerciaux, contrairement à la « machine éolienne hydraulique » d’Ernest-Sylvain Bollée, du Mans (Sarthe), une sorte de moulin à vent de pompage original, breveté en 1868 puis en 1885, construit à environ 500 exemplaires entre 1868 et 1940.

Le substantif « éolienne » est employé dans le second brevet d’invention de 1885, de même que dans un prospectus commercial de 1888. C’est en fait grâce aux constructeurs Bollée et pendant cette période dite de la « Belle Époque », que le mot entre peu à peu dans le vocabulaire courant. Un exemple de diffusion se trouve dans le titre de cet articulet : « Éolienne. Machine élévatoire à vent » (Le Panthéon de l’Industrie, 24 mars 1889, p.71). Les Bollée fournissant des communes, ce terme est progressivement employé par l’administration, les municipalités et les conseils généraux, les architectes, ingénieurs, et bien d'autres, dans la correspondance et les rapports techniques. Le terme servait même à désigner les machines des Bollée pour les différencier de celles des autres constructeurs.
Mais « éolienne » n’entre dans le lexique officiel et les dictionnaires français qu’à partir du Supplément de 1907 du Nouveau Larousse Illustré. L’ouvrage principal de 1897-1904 ne donne qu’ « aéromoteur » à l’article « Moulin ». En 1922, Le Larousse Universel, Nouveau Dictionnaire Encyclopédique en 2 volumes, signale le mot éolienne du vocabulaire classique près du nom du dieu Éole, mais ne détaille le sujet technico-énergétique contemporain avec précision que pour les différentes sortes de houille, comprenant la houille noire, la houille blanche (les torrents), verte (les rivières), bleue (les vagues). Pour le vent, c’est la « houille incolore ou éolienne ou atmosphérique », exploitée par les « moteurs aériens ». Une planche en montre les différents types, dont un « aéro-moteur moderne (éolienne) ».

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Un exemplaire d'éolienne Bollée excellemment restauré et qui se visite, à Esvres, près de Tours. Photo Jean-Claude Pestel

Ernest-Henri Lémonon, auteur avec Georges Houard du premier livre en français sur les Moteurs à vent (1919), décrit plus nettement l’évolution du vocabulaire réel : il y avait dans un premier temps le « moulin à vent », puis « la roue éolienne », appelée familièrement dès le paragraphe suivant tout simplement « éolienne » (p.8).

René Champly, auteur en 1933 d’un autre ouvrage faisant date sur les Moteurs à vent, utilise, en bon compilateur, à peu près tous les termes existants jusqu’alors, moulin à vent, aéromoteur, roue aérienne, etc., mais n’utilise « éolienne » que pour les machines construites par les Bollée.

Un ingénieur, F. Verdeaux, étudiant en 1927 dans la Revue Générale des Sciences Pures et Appliquées, commence son texte en évoquant les nombreuses « éoliennes » que l’on peut observer dans les campagnes, donnant ainsi un autre exemple de l’usage populaire du substantif pour désigner une machine répandue d’une allure distincte de celle des moulins à vent traditionnels. Le mot était donc entré dans le vocabulaire familier.

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Les « Moteurs à vent », couverture du livre de 1919 d'E.-H. Lemonon et de G. Houard

Lemonon et Champly étaient des polygraphes promoteurs professionnels du « Système D »,
de la « Débrouillardise » , du « Faites-Le-
Vous-Même », expliquant dans de très nombreux livres et revues comment fabriquer chez soi des meubles, outils, jouets. Cette littérature du bricolage renseigne sur les appellations populaires : en 1933, on dit encore « roue éolienne », mais après la Seconde Guerre Mondiale c’est « éolienne » qui est employé (Tout-Faire-Savoir, 27 mai 1933, « roue éolienne » p.231, Tout le Système D,
janvier 1936, « moteur éolien », septembre 1947, « Comment construire une éolienne », mai 1954, « Une éolienne classique facile à faire ». La Science et la Vie, Septembre 1921, « Montage des ailes d’une éolienne », p.25).

Une compilation de « Cinq éoliennes faciles à faire » publiée par Système D (1951) est le premier livre français à employer le substantif en titre : J. Rache, « Cinq éoliennes faciles à faire », Les sélections du Système D, Paris, n°9, 1951, augmenté en 1975, réédité en 1979 et 1982.

Avec une expression plus recherchée, Georges Darrieus (1888-1979), savant industriel, académicien et inventeur d’éoliennes, employait peu le terme « éolien »
ou « éolienne », lui préférant longtemps les classiques « moulins » et « énergie du vent ».
Il retint le terme pour une conférence sur « l’utilisation de l’énergie éolienne » organisée par la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, de Paris, prononcée en 1953 : « L’utilisation de l’énergie éolienne, ses perspectives, principes et mode de réalisation » (Revue Générale de l’Électricité, 1953, p.70B-71). Dans le cadre d’une série de conférences sur les sources d’énergie, seront également traitées l’énergie des marées (Mario Sollima), l’énergie solaire (Félix Trombe), la chaleur terrestre (André Claude). Un proche collaborateur de G. Darrieus, l’ingénieur
G. Lacroix, chargé la même année 1953 d’un rapport sur le sujet pour l’Unesco, hésite entre « machines éoliennes », « aéromoteurs », et « turbines aériennes ». Il employait « aéromoteurs » dans le texte d’un article publié dès 1929 sur les « Moteurs à vent. Les éoliennes électriques Darrieus » dans la revue La Nature. Par contre, le nouveau Service de documentation de l’Électricité De France emploie « éolienne » dès 1948.

Un autre personnage important de l’histoire des éoliennes françaises, Louis Vadot, ingénieur chez Neyrpic-Sogreah, traite en 1957-58, dans une série d’articles parus dans la revue de la Houille Blanche, de la classification des types d’éoliennes, du pompage de l’eau par éoliennes, puis de la production d’énergie électrique par éoliennes : dans la seconde moitié du XXe siècle, le terme est donc à la fois dans le vocabulaire familier et dans le vocabulaire scientifique et technicien. Lucien Romani, quelque peu concurrent de Vadot, expert durant toute l’après-guerre concernant ces sujets, inventa le terme « éologie », branche de la géomorphologie concernant l’action géologique du vent.

En 1961, André Argand, ingénieur à la Direction des Études et Recherches d’EDF, signale l’emploi nouveau de l’expression « éoliens » pour désigner non plus les mécanismes, les moteurs, les moulins, mais les partisans, les spécialistes de cette source d’énergie que l’on dit à la fois « nouvelle » et employée traditionnellement. Ces promoteurs se réunissent lors de réunions internationales organisées par l’OTAN, l’OCDE, l’UNESCO, la Conférence Mondiale de l’ Énergie, ...

Dans la période suivante, d’autres militants « éoliens » se manifestent, revendiquent et s’informent dans la presse écologiste qui débute alors, avec les magazines La Gueule Ouverte (1972) et Le Sauvage (« Une éolienne », n°11, février 1974, p.58, « Hélice au pays des merveilles », « Votre éolienne », n°11, mars 1974, p.46-50), ou « L’affranchi », dont un numéro spécial sur « Éoliennes et habitat » est publié par Pierre Le Chapellier en 1975.

Les années 1980 voient la parution d’ouvrages techniques consacrant la présence et l’emploi du mot, Éoliennes et Aérogénérateurs de Guy Cunty (1979), Énergie éolienne de Désiré Le Gourières (1982), Énergétique éolienne de Jean Lhadik (1984).

En 1996, la création de France Énergie Éolienne, syndicat de la filière, institutionnalise l’emploi du terme, et en 2010 les salariés de cette même filière manifestaient dans la rue avec des pancartes portant ces mots, « éolien », « éolienne », mots qui sont donc entrés dans le vocabulaire français courant. Ce qui se passe en Français a lieu dans des langues voisines, avec la eolica en Espagnol, l’eolico en Italien, αιολικη ενεργια en Grec.

Signe des temps pour une industrie qui évolue, le terme masculin est de plus en plus employé, en sous-titre, et maintenant en titre, par exemple par Marc Rapin, (L’énergie éolienne. Du petit éolien à l’éolien offshore. Dunod, 2010, et Bernard Saulnier, Réal Reil, L’éolien, au cœur de l’incontournable révolution énergétique, Éditions Multimondes, Montréal, 2009).
En 2016, la revue spécialisée et doyenne Systèmes Solaires se scinde en plusieurs séries dont le Journal de l’Éolien. Le vocabulaire français est renouvelable !

Étienne Rogie
Paru dans le Monde des Moulins n°58 - Octobre 2016r