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Embâcles et seuils de moulin : problème ou solution remède ? Approche non-conformiste de la gestion des crues

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Embâcle

Embâcle : amoncellement de débris essentiellement végétaux emportés par une crue qui encombrent, ou même obstruent le lit du cours d’eau.

Nos anciens se préoccupaient de l’avenir qu’ils savaient diffi cile, et géraient l’espace avec sagesse en ménageant leur environnement, car des siècles d’observation fi ne de la nature leur avaient appris à composer avec elle. Il en allait de leur propre survie et de celle de leur descendance. Ils connaissaient les vertus de la patience, et de la réciprocité dans la solidarité.
À l’inverse, nous avons basculé dans une civilisation du court terme, du repli sur soi, où tout va et doit aller de plus en plus vite.
La gestion actuelle des crues refl ète cet état d’esprit. Les politiques de préservation de l’environnement et de protection des populations et des biens cherchent à satisfaire des exigences qui, si elles apparaissent comme légitimes, ne sont pourtant pas toujours compatibles avec les lois de la nature, selon la manière dont on les traite.

Pour illustrer notre attitude face au problème des crues, qui actuellement accorde beaucoup trop de crédit à la théorie, au court terme, au local, au futile, à la défense de l’intérêt particulier, je prendrai l’exemple du traitement de l’embâcle. L’embâcle présente bien des similitudes avec le seuil de moulin quant à son rôle au moment des crues.
La crue dévastatrice, comme les autres catastrophes naturelles, est un évènement qui marque les esprits, largement médiatisé, et donc pris en compte par les pouvoirs publics qui se doivent d’apporter des réponses aux attentes des administrés. À défaut de solutions pour contrecarrer ce phénomène, dont la démesure échappe totalement à l’homme, on va nous proposer des actions présentées comme préventives que nous serons alors évidemment disposés à accepter. La lutte contre les obstacles, naturels et artifi ciels, fait partie de cet arsenal d’actions, non seulement inutiles mais néfastes, qui sont mises en place pour se dédouaner car elles donnent la fausse impression d’être effi caces. L’embâcle et haro le seuil de moulin sont donc en ligne de mire ! Aux mêmes maux (prétendus) les mêmes remèdes : suppression des embâcles et des seuils.
L’embâcle fait la quasi-unanimité contre lui : on le considère comme un facteur aggravant des crues. Cette unanimité est suspecte. Elle repose sur des observations, certes indéniables, mais qui ne concernent que les aspects négatifs, sans faire la balance avec les effets positifs qui requièrent d’autres observations que l’on néglige. Pour cela, il est nécessaire d’analyser le mécanisme de l’embâcle en interaction avec son environnement en faisant appel à la mécanique des fl uides, des sols et des roches, l’hydrogéologie, la géomorphologie, la sédimentologie… Le problème de l’embâcle ne saurait être traité sans une parfaite connaissance du mécanisme de la crue elle-même. On s’aperçoit alors que l’embâcle fonctionne comme un système autorégulé dont l’effet fondamental est de modifi er les caractéristiques de la crue. Il la rend moins dangereuse, à condition de considérer les effets cumulés à l’échelle de l’ensemble du bassin versant. Il agit sur l’écrêtement, l’étalement dans l’espace et dans le temps de la crue. Ses effets bénéfi ques indirects sont tout aussi méconnus, et surprenants, sur la protection de la vie aquatique, la biodiversité, la glyptogenèse (processus de création des structures d’érosion), la régénération de la ripisylve, la dépollution… Comme les seuils de moulin, l’embâcle contribue à la régularisation des profi ls des
cours d’eau. Mais comme la politique de nettoyage intempestif des bords de rivière réduit les possibilités d’embâcle, de même que les seuils de moulin sont bien moins nombreux qu’au Moyen-Âge, ce rôle régulateur est beaucoup moins effi cace. Il est dès lors peu perceptible et donc facile à mettre en doute. Au contraire, le rehaussement très localisé de la ligne d’eau provoqué par ces obstacles lors des crues habituelles (alors qu’il est moins accentué, en relatif, lors des crues majeures) est spectaculaire, et c’est entre autres sur cette constatation que s’appuient les pouvoirs publics pour justifi er leur politique de suppression des seuils jugés inutiles. Or c’est une manière erronée d’aborder la globalité du problème.

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Désembâclement

Même si cette vérité est diffi cile à entendre, tant les dérogations ou les nonrespects de la législation sur la nonconstructibilité des zones inondables ont été et sont encore nombreux, il n’est pas justifi é de proposer et de soutenir une politique de protection des biens existants en zone inondable dans les parties amont des grands bassins versants si cette politique a pour conséquence d’aggraver considérablement la situation dans les parties aval les plus peuplées. Dans les parties amont, cette protection est de toutes façons illusoire, et les dégâts qui surviendront en cas de crue majeure, ne seront pas signifi cativement moindres en l’absence d’embâcles et de seuils de moulins. Par contre, ils seront signifi cativement plus graves, et s’accompagneront de nombreuses pertes de vies humaines dans les parties aval, car les embâcles et les seuils supprimés en amont ne retarderont plus l’arrivée de la pointe de crue (raccourcissement du délai de réaction des populations concernées) et ne limiteront plus son intensité.

La prévention des embâcles est un thème fédérateur car on a conditionné le grand public, attaché à la « propreté » des bords de rivière, à assimiler propreté à agrément mais aussi à sécurité, ce
qui est faux en matière de gestion des crues. C’est aussi un thème défendu par l’infl uent lobby de la pêche, pour qui faciliter l’activité de loisir d’une minorité pèse bien davantage que la prévention de l’intégrité des biens et des personnes lors des grosses crues, car il n’a pas pris conscience de la réelle dimension du problème.

L’embâcle, un fl éau ? Ou au contraire un bienfait de la nature qui a inventé une multitude de processus d’autorégulation, que l’homme dans sa bêtise et sa suffi sance, s’évertue à démonter en fragilisant son propre destin ?
Nos décideurs disposent-ils réellement d’éléments objectifs avant d’opter pour la suppression d’un seuil ou d’une cause d’embâcle ? Ne se laissent-ils pas hâtivement convaincre par des arguments de bon sens commun, de ce faux bon sens superfi ciel dont on se contente maintenant, mais qui n’a plus rien à voir avec le solide bon sens de nos anciens, acquis à force d’expérience et d’analyse approfondie permanente de la nature ? Ils sont, comme nous tous, victimes de cette accélération insensée d’un monde informatisé qui ne nous laisse plus le temps de penser au fondamental, et où l’éphémère et l’illusoire nous arrangent.

Pour un combat effi cace contre les ravages des crues, accordons désormais la priorité à l’observation, au long terme, au régional, au fondamental, à la défense de l’intérêt général. Cela n’ira pas sans la prise de décisions impopulaires sur la gestion stricte des zones inondables, préalablement correctement cartographiées (scientifi quement et en toute indépendance), non seulement en termes d’urbanisme, mais encore en instaurant des priorités sur les choix, les modes de conduite et les calendriers des cultures, enfi n sur la réhabilitation des zones humides, la reconquête des espaces boisés, la révision des politiques agressives d’entretien des ripisylves, l’arrêt des recalibrages et reprofi lages déraisonnables car irraisonnés, et… le retour en grâce des seuils de moulin et des embâcles par des dispositions favorables à leur généralisation.
Sommes-nous prêts à un tel changement de mentalités ?
Le problème des crues et de leur gestion est un véritable problème de société dont il est temps de prendre enfi n la mesure de la gravité, particulièrement en ces temps nouveaux de dérèglement
climatique où les évènements générateurs de crues sont exacerbés. Il ne peut plus être traité de manière conventionnelle et l’acharnement mené par certains contre les embâcles, les moulins
et leurs seuils, fait fi gure de combat d’arrière-garde complètement déplacé, dépassé et dérisoire face aux enjeux réels.

Marc MEURISSE - Article paru dans le Monde des Moulins - N°43 - janvier 2013